Nathalie SEIBEL
Neuropsychologue-Orthophoniste.
CHU Bicêtre, Hôpital Américain de Paris


La plainte mnésique est plutôt rare chez l'enfant, notamment chez l'enfant "tout venant".
Chez celui-ci, la mémoire n'est donc pas explorée systématiquement, d'autant plus que sous certains aspects sa mémoire est meilleure que celle de l'adulte : les parents ne seront donc pas facilement alertés par un dysfonctionnement.
Lors de l'entretien, il appartient au psychologue de cerner ce dysfonctionnement, de faire préciser sa nature et son intensité par l'enfant et ses parents.
Le plus souvent, la plainte mnésique survient dans le cadre de troubles d'apprentissages sous la forme "il ne retient rien" et dans ce cas on va s'intéresser, en plus du niveau global de développement, à la qualité des acquisitions académiques dans les échelles globales d'intelligence (et/ou des tests scolaires pour les enfants plus âgés) ainsi qu'à la mémorisation d'événements de la vie quotidienne extra-scolaire (histoire familiale, énumération du menu du dernier repas, récit des vacances, du dernier anniversaire …). Notons que ces événements de la mémoire épisodique sont très liés au repérage spatio-temporel et font l'objet d'une appréciation clinique, qualitative et non quantitative.
Certains subtests mettant en jeu la mémoire à long terme seront sélectionnés au sein d'échelles globales d'intelligence comme celles de :

- Wechsler: on s'intéressera à l'épreuve de "Vocabulaire" et à celle "d'Information" qui évalue les connaissances de culture générale, toutes deux étant très liées au scolaire et au niveau socioprofessionnel des parents.

- la K-ABC : les échelles de connaissances explorent les savoirs

- académiques comme
- la lecture ("déchiffrement, compréhension")
-"l'arithmétique"
- les "personnages et lieux connus".

Ces connaissances appartiennent à la mémoire sémantique.

D'autres épreuves impliquant la mémoire immédiate et la mémoire à court terme (ou mémoire de travail) seront utilisées.
Notamment, pour les échelles de Wechsler :
- la "mémoire des chiffres"
- "l'arithmétique"
- la "répétition de phrases" pour l'enfant jeune

et pour la K-ABC :
- les "mouvements de mains"
- la "mémoire spatiale"
- les "suites de mots"
- la "mémoire des chiffres"

La plainte mnésique peut être liée à une inhibition intellectuelle avec désintérêt scolaire et l'on s'attardera sur des aspects plus comportementaux : "histoire" et investissement scolaire, motivation, conflits psychiques sous-jacents…

La plainte mnésique peut aussi recouvrir un problème attentionnel, surtout chez l'enfant hyperactif, instable. Les troubles d'attention -concentration viennent alors oblitérer les premiers temps du processus mnésique, ceux perceptifs-attentionnels qui permettent d'appréhender le stimulus à mémoriser ou bien ils altèrent le traitement simultané de plusieurs informations. L'attention, dans ses différentes composantes, sera donc systématiquement explorée lors de plaintes mnésiques.
Au sein des échelles composites d'intelligence, on retiendra des épreuves mettant en jeu les capacités d'attention concentrée, sélective et d'anticipation, les possibilités d'apprentissage étant aussi sollicitées.
Notamment dans celles de Wechsler pour l'enfant d'âge scolaire :
- le "code"
- les "symboles"
- les "labyrinthes"
et pour l'enfant d'âge préscolaire :
- la "maison des animaux".

Citons pour les tests plus spécifiques d'attention :
- le "Test de barrages"D2
- le "Trail Making Test"
- le "Stroop" (qui évalue en plus la sensibilité à l'interférence).

Les difficultés attentionnelles peuvent elles-mêmes renvoyer à une anxiété importante (précipitation de l'enfant, erreurs d'inattention, variabilité des performances lors de l'examen psychométrique, crainte de l'échec…) ou à un état dépressif (apathie, désintérêt, difficultés globales de mémorisation avec cependant une reconnaissance nettement meilleure que l'évocation libre, laquelle est très inférieure au rappel indicé).
L'observation de l'enfant pendant l'examen et notamment pour l'anxiété lors des épreuves chronométrées, renseignera le clinicien quant à la participation anxio-dépressive du dysfonctionnement mnésique. Si besoin, des échelles cliniques d'anxiété (R-CMAS) et de dépression (MDI-C) permettront une évaluation quantifiée. Un avis pédopsychiatrie peut aussi être utile.

L'évaluation de la mémoire dans la "pathologie".

Chez l'enfant cérébrolésé, la mémoire sera explorée plus systématiquement mais jamais d'emblée ni isolément. En effet il est important de connaître le niveau global de fonctionnement intellectuel de l'enfant car la qualité de sa mémoire, et donc ses performances mnésiques aux tests, en dépendent. C'est davantage au travers d'épreuves spécifiques ou de batteries mnésiques que la mémoire sera évaluée.
Citons :
- la B144 de Signoret (formes parallèles en verbal et en visuel)
- l'échelle clinique de mémoire de Wechsler (mais on ne dispose que de " normiquettes " pour l'enfant ! l'étalonnage est en revanche plus conséquent pour les adolescents dans la forme révisée)
- la liste des 15 mots de Rey - le rappel de la figure de Rey qui n'est administré que lorsque la copie est de qualité
- les figures géométriques du Benton.

Ces épreuves nous renseignent quant aux possibilités de mémorisation à court et à long terme et à celles d'apprentissage sériel.

Les épreuves citées pour l'enfant "tout-venant" pourront aussi être proposées afin d'apprécier l'attention, la mémoire de travail et les connaissances académiques (c'est à dire la mémoire rétrograde dans les cas de pathologie acquise : traumatisme crânien, AVC…).

Pour l'enfant dysphasique, on privilégiera la mémoire visuelle, les difficultés langagières pouvant expliquer à elles seules un mauvais résultat aux épreuves de mémorisation verbale. L'étude de la mémoire verbale permettra toutefois d'appréhender le retentissement des désordres langagiers sur les capacités de mémorisation.

Pour l'enfant sourd, on aménagera les conditions de passation : présentation écrite des consignes, rappel écrit plutôt qu'oral si besoin…Là aussi le niveau langagier de l'enfant, tant expressif qu'impressif, sera considéré dans l'interprétation des résultats aux épreuves mnésiques. La mémoire visuelle non verbale (comme le rappel de figures géométriques) permettra d'isoler plus facilement la fonction mnésique.

Si je n'ai pas parlé de la mémoire procédurale, c'est que les "savoir-faire" (faire du vélo, utiliser un ordinateur, des jeux vidéo…) renvoient chez l'enfant davantage au niveau de développement intellectuel qu'à l'efficience mnésique. Toutefois dans la pathologie acquise, la préservation ou non de ces savoir-faire nous informe sur l'étendue de l'amnésie rétrograde éventuelle.

En conclusion, il n'y a pas "d'unicité" dans l'évaluation de la mémoire de l'enfant (comme il en existe une, relative, pour l'étude de l'intelligence) : le choix des épreuves dépend de la plainte mnésique (quelle mémoire est défaillante ?), du contexte clinique (pathologie avérée ou non), des hypothèses étiologiques et du clinicien (qui a ses habitudes…).
Cette évaluation s'insère dans une approche plus globale du sujet, cognitive et comportementale. La composante développementale sera toujours à l'esprit du psychologue, qui confrontera les données psychométriques obtenues à l'âge réel de l'enfant.